Histoire

TLEMCEN, UNE URBANISATION BI-MILLENAIRE

Grâce à la beauté de ses paysages, à ses richesses naturelles diversifiées et principalement ses abondantes ressources hydrauliques, longtemps symbolisées par les Cascades d’El-Ourit, Tlemcen a toujours exercé une fascinante et irrésistible attraction sur les populations proches et lointaines, en les fixant durablement dans un site grandiose et incomparable, creuset de riches et solides traditions si enviées comme l’exprime bien une histoire politique très mouvementée, bien perceptibles à travers les restes de ses hautes murailles… Mais au-delà de cette histoire agitée et pour bien mettre en valeur les grandes lignes d’une urbanisation bi-millénaire ininterrompue, il convient de distinguer les quatre étapes suivantes : des origines remontant à la plus haute antiquité une urbanisation redevable aux plus illustres dynasties maghrébines la capitale du Maghreb Central sa part active dans la résistance et la reconstruction nationale

DES ORIGINES REMONTANT A LA PLUS HAUTE ANTIQUITE


De l’eau pérenne et en très grande quantité durant la longue saison xérothère (chaude et sèche), des terroirs fertiles et complémentaires par suite de la fréquente juxtaposition de plaines, plateaux et montagnes, des matériaux de construction variés et disponibles un peu partout avec des produits forestiers si indispensables durant la rude saison hivernale… tels sont les facteurs qui rendent compte de l’ancienneté du peuplement non seulement dans l’exceptionnel site de la ville mais aussi dans d’autres points privilégiés de sa région. Des gisements préhistoriques l’attestent bien. Citons les plus connus, notamment ceux de la Mouillah, du Lac Karar, d’Ouzidan et d’El Kalaa. Le premier est situé à la traversée de la route Maghnia-Nedroma et l’Oued Mouillah. C’est l’un des plus anciens et l’un des plus riches avec une collection de 2000 pièces remontant au paléolithique moyen et mêlées à des ossements humains. Le second est localisé près de Remchi ‘ex-Montagnac) et le troisième se trouve à 8 kilomètres au nord de Tlemcen entre les deux localités d’Ouzidan et Aïn El Houtz, respectivement à 4 et 2 kilomètres de ces deux centres et à l’emplacement du lieu dit « Ghiran Rih ». Il s’agit donc d’un peuplement régional rayonnant. En effet, c’est bien à Tlemcen, sur les hauteurs méridionales et plus exactement au grottes d’El Kalaa qu’un habitant préhistorique a été mis en évidence au milieu de siècle dernier. Cet habitant troglodyte souligne donc les avantages du site, même si les débuts de l’urbanisation proprement dite l’éviteront et n’apparaîtront que plus tardivement. C’est ainsi que les premières traces sont signalées par deux stèles votives datant, l’une de Sévère Alexandre (208-235), l’autre des Gordiens (238-244), mentionnant toutes les deux les chefs de la garnison romaine de Maria, la ville des jardins, sise à Agadir et reliée à la côte par deux voies, l’une par Albulae (Aïn-Témouchent) pour aboutir aux deux portus divini, futurs Oran et Mers-El-Kébir, la seconde par Siga ancienne capitale du roi berbère Syphax (non loin de l’embouchure de la Tafna). Or, compte-tenu de cette situation, par rapport à Siga, la création de Pomaria ne peut se faire à partir d’un site vierge, celui d’Agadir. La région est bien peuplée. Sa domination par Rome et l’intermédiaire d’auxiliaires locaux doit être largement facilitée par l’existence d’établissements bien antérieurs et développés à partir du plateau fort avantageux d’Agadir. Le toponyme d’Agadir qui va s’imposer au moins jusqu’à la veille de X° siècle aux premières formes d’urbanisation caractérisant ce plateau est bien antérieur à celui de Pomaria, d’autant plus que les premiers témoignages de l’ère islamique sont très précoces et se mêlent à ceux de la christianisation.

UNE URBANISATION REDEVABLE AUX PLUS ILLUSTRES DYNASTIES MAGHREBINES

Trois des plus prestigieuses dynasties du Maghreb apportent leur concours à l’affirmation de la cité, compte-tenu de l’intérêt que présente cette région charnière de l’occident musulman. C’est aux fondateurs de Fès, les Idrissides, que l’on doit la construction de la mosquée d’Agadir, une des toutes premières du Maghreb (en 790). De cet édifice on ne conserve plus depuis 1845 que le minaret édifié bien postérieurement par le premier souverain zianide, Yaghmoracen (voir ci-dessous). Peu à peu l’intérêt régional de la cité s’affirme et ne peut plus laisser indifférent le pouvoir central. Il en est ainsi des Almoravides et des Almohades, pourtant deux puissances confrontées avant tout aux problèmes d’unification et de consolidation de tout l’occident musulman, face aux menées chrétiennes particulièrement vives dabs la péninsule ibérique. C’est dans un pareil contexte que s’explique le judicieux choix des Almoravides en décidant, lors de leur arrivée à l’emplacement du plateau surélevant Agadir, à un kilomètre à l’ouest, la construction d’un édifice religieux, sans doute modeste à l’origine. Quelques décennies plus tard, en 1136, il s’agit bien d’une mosquée cathédrale, le centre de la nouvelle ville jumelle d’Agadir, Tagrart. L’édifice almoravide s’imposera très vite grâce à ses avantages topographiques en fixant désormais les premiers établissements officiels de la ville provinciale. La postérité en témoigne puisqu’il s’agit à l’heure actuelle de l’un des monuments les plus prestigieux de tout le Maghreb Central. En l’élevant à Tagrart dans ce site privilégié, c’est déjà la préfiguration du futur centre urbain, non seulement du noyau en gestation, mais aussi et surtout des deux cités jumelles d’Agadir et Tagrart qui, une fois réunies, dans un avenir plus ou moins proche, finiront par ne former qu’une seule et même agglomération, celle de Tlemcen. Vision grandiose de ses bâtisseurs, surgis du lointain désert de Mauritanie… ! Toutefois le projet ne peut se concrétiser rapidement car les problèmes de l’Andalousie entament les pouvoirs dynastiques maghrébins et les affaiblissent irréversiblement. L’unification maghrébine réalisée par les Almohades est trop rapide même si sur le plan régional, la ville s’affirme sur le plan commercial comme en témoigne la description du géographe El Bekri (XI° siècle) : « Tlemcen est une grande ville entourée de murs … elle a cinq portes …possède des bazars, des mosquées, un djamâa, des plantations d’arbres et des ruisseaux qui font tourner plusieurs moulins ». De son côté, El-Idrissi, le serviteur du roi normand Roger II, maître de la Sicile, confirme bien cette importance, en insistant beaucoup sur les productions de la ville et surtout sur la situation géographique en qualifiant la ville de clef du Maghreb, car située sur la grande route Est-Ouest. En définitive, cette consolidation constante sera très vite perçue au lendemain du démantèlement de l’empire almohade. Face aux deux nouvelles capitales héritières de Marrakech, Fès pour le Maghreb Occidental au profit des Mérinides, et Tunis pour le Maghreb Oriental pour le compte des Hafsides, les Zianides choisissent aisément Tlemcen comme capitale du Maghreb Central.

LA CAPITALE DU MAGHREB CENTRAL


C’est enfin sous les Zianides et durant un peu plus de trois siècles, de 1235 à 1555, que Tlemcen accède pleinement au rang de capitale politique non sans susciter de graves et permanents dangers dans un contexte inter-maghrébin souvent très défavorable. Cependant, la nouvelle dynamique interne qu’impulsent dès le départ des souverains éclairés et protecteurs des arts, imprime à l’urbanisation de profondes et durables transformations, d’ordre aussi bien structurel que morphologique. Dès l’avènement de la dynastie et par suite d’un long et exceptionnel règne de son fondateur, Yaghmoracen (1235-1282), la ville prend de nouvelles dimensions, telle qu’elle a été envisagée par les Almoravides, deux siècles plus tôt. Très vite, la résidence des anciens gouverneurs, dite Ksar El Bali, élevée à proximité de la Grande Mosquée, est délaissée au profit d’un nouveau quartier, beaucoup plus vaste et plus imposant et spécialement aménagé à cet effet. Il est situé plus au sud du monument almoravide et regroupe l’ensemble des administrations et bâtiments officiels, le tout ceint de hautes murailles, s’intégrant dans un ensemble de fortifications destiné à mieux protéger la capitale. C’est le quartier du Méchouar dont les constructions seront entièrement détruites lors de la pénétration française et remplacées par des établissements exclusivement militaires. La restructuration se poursuit alors rapidement en donnant lieu à une spécialisation progressive des différents quartiers grâce en particulier à la diligence des premiers souverains. La fonction culturelle de la capitale se matérialise aussitôt par la réalisation de nombreux monuments, chefs d’œuvre qui ont pendant longtemps personnifié la ville. Il en est ainsi de l’oratoire de Sidi Bel Lahcène (actuel musée), des medersas Ouled Imam (disparues) et surtout de la Tachfiniya (détruite en 1873 pour l’aménagement de la place de la Mairie). Aussi l’activité culturelle et scientifique s’est-elle développée grâce à la fois à la renommée de nombreux savants et lettrés et aussi au mécénat de certains princes, notamment Abou Moussa II (1359-1389) et Abou Tachfine 1er (1318-1337) Tout cela explique le rayonnement de la capitale du Maghreb Central sur les divers plans et en particulier sur le plan économique. Cette fonction dépasse désormais les frontières du royaume et rend compte ainsi de l’éclat de la ville elle-même, ainsi que de l’importance de la population. En rapport à la fois avec l’Europe grâce aux ports d’Oran et de Honaïne et avec les régions aurifères du Grand Sud, car directement située sur le grand axe Nord-Sud Touat-Sidjilmassa, la capitale devient un grand centre commercial, fréquentée régulièrement par une population cosmopolite et venue de partout. Celle-ci réside dans le quartier El Kissarya ou quartier franc, aménagé alors à l’ouest de la Grande Mosquée (emplacement actuel du marché couvert et de ses abords jusqu’à proximité de l’ancien quartier Bugeaud). Comme les chrétiens qui sont admis dans ce quartier et dont le culte est toléré et protégé, les israélites après leur expulsion de l’Espagne aux XIV et XV° siècles y trouvent asile. Tout un quartier juif se développe entre le Méchouar et la Mosquée Sidi Ibrahim, soit un emplacement bien situé. Grâce aux nouveaux venus de la Péninsule ibérique dont à la tête se trouve le célèbre Rabb (Rabbi Ephraïm Elnkaoua), la communauté se développe et prospère dans la tolérance générale, comme en témoigne la pérennité du pèlerinage au tombeau du Saint jusqu’à l’heure actuelle. Tels sont schématiquement les principaux aspects de la nouvelle capitale dont la population s’est élevée jusqu’à 100.000 habitants environ, soit un chiffre considérable à l’époque. Cette croissance rapide et son rayonnement expliquent ainsi l’histoire agitée des Zianides, notamment les deux sièges de leur capitale. Si le premier s’est soldé par de graves pertes de 1299 à 1307, le second a donné lieu à une occupation effective de la capitale de 1337 à 1348 et de 1352 à 1359. Cependant, c’est grâce à cette occupation que l’on doit les trois monuments suivants, l’un des joyaux de l’art musulman du Maghreb Central. Pour rendre leur occupation plus supportable, voire inaperçue, les Mérinides dotèrent « la Perle du Maghreb » de deux mosquées, celle de Sidi Boumédiène à El Eubad, quartier proche de la banlieue orientale, et celle de Sidi El Haloui, dans la banlieue septentrionale, en hommages toutes les deux à deux saints et grands mystiques andalous. Quant au troisième monument, il est représenté par une medersa qui s’élève toujours à proximité de la première mosquée citée. Ces trois constructions enrichissent le patrimoine tlemcénien et jusqu’à l’heure actuelle attirent régulièrement les grandes foules. Ainsi c’est grâce à sa fonction politique que Tlemcen doit l’essentiel de sa richesse architecturale ainsi que de solides traditions culturelles et économiques, même si après la chute des Zianides, la ville est confrontée à une longue période de repli et de déclin irrémédiable, d’autant plus que la destruction du port de Honaïne en 1534 consécutive à une brève occupation espagnole met fin pratiquement à une bonne partie de ses échanges extra-régionaux. C’est aussi dans ce repli, et en dépit de sa marginalisation par rapport au centre politique de l’Etat d’Alger, qu’elle parvient à puiser toutes ses forces matérielles et morales pour mener une longue résistance contre l’occupation coloniale.

SA PART ACTIVE DANS LA RESISTANCE ET LA RECONSTRUCTION NATIONALE


C’est incontestablement grâce à ses acquis que s’explique largement le rôle que n’a cessé de jouer la ville durant la nuit coloniale et postérieurement. Ce rôle primordial revêt deux aspects intimement liés entre eux : la résistance armée au début et à la fin de la période d’occupation étrangère et la résistance culturelle. Dans le premier cas, à deux reprises, en 1836 et en 1842, les citadins sont contraints d’évacuer leur ville à l’arrivée des forces françaises et se réfugient en plein hiver dans les rudes montagnes. Les fortes pertes et le repli au Maroc rendent comptent de la chute de la population et la difficile survie de la masse des habitants, comme l’expriment bien les publications de l’écrivain M. DIB, natif de la ville et observateur très averti. C’est encore grâce à l’attachement aux valeurs précitées, fruits de patients efforts sur le double plan, économique et culturel, que se forge toute une génération très consciente de ses responsabilités et jalouse de son riche et prestigieux patrimoine, tant chanté par la gente tlemcénienne et représenté aussi et surtout par un répertoire très recherché et très apprécié tant sur le plan régional que national, voire international. A cet égard, le succès du virtuose de la musique andalouse Cheikh Larbi Ben Sari, au Caire en 1932, est la meilleure référence. Tout cela explique en définitive le développement dès le début du siècle de tout un mouvement de rénovation qu’animent les sociétés artistiques et culturelles, phase ultime de la genèse et de l’affirmation du mouvement national. Comme d’autres villes, ce dernier doit beaucoup à Tlemcen et ses habitants. Il en est de même du mouvement Islah. Constantine et Tlemcen en sont alors les deux pôles en le dotant de tous les appuis. Tout cela met bien aussi en lumière le rôle exceptionnel joué par la ville durant la longue guerre de libération nationale. Dès 1956, la ville se transforme en un véritable camp retranché avec une des plus grandes garnisons de l’armée d’occupation. La résistance a été particulièrement vive et acharnée et rend compte des fortes pertes enregistrées aussi bien au niveau de l’agglomération urbaine qu’au niveau de toute la région, d’autant plus qu’il s’agit d’une zone très accidentée et de surcroît frontalière. Quoiqu’il en soit, et en dépit de ses saignées démographiques, bien souvent représentées par les jeunes tranches d’âges avec un pourcentage assez élevé de lettrés et de cadres valeureux, tombés précocement sur les champs de bataille dispersés à travers le pays, la ville a pu jouer un autre rôle non moins important non seulement sur le plan local et régional, mais aussi sur le plan national en dotant les différentes administrations et les services publics d’un grand nombre de cadres pluridisciplinaires. Très vite aussi, après la phase de stagnation consécutive à la guerre, la ville se développe, se restructure puis connaît une grande phase d’expansion, en parvenant ainsi dès les débuts des années 80 à absorber la ceinture des anciens centres de colonisation. Cependant, l’expansion la plus spectaculaire demeure celle de la création de Kifane, une deuxième agglomération jumelle de Tlemcen, directement au détriment de l’une des principales zones de production agricole de l’ancienne capitale du Maghreb Central. Indéniablement une telle urbanisation est difficile à maîtriser. Elle pose de nombreux et complexes problèmes dont la solution doit être recherchée avant tout dans une vision lointaine et globale de l’aménagement de toute la région, proche et lointaine, particulièrement dans le contexte national et international présent, celui d’une dépendance alimentaire de plus en plus accrue, et celui d’une détérioration des termes d’échange sans précédent… Ainsi l’urbanisation de Tlemcen est très ancienne et continue dans l’espace et dans le temps. C’est l’expression vivante des efforts déployés par tant de dynasties et la symbiose aussi de nombreuses influences architecturales et artistiques dont les derniers monuments en sont les témoins. Plus que jamais ces derniers doivent faire l’objet d’une vigilance accrue et soutenue. Les vestiges exposés depuis l’aube du siècle à ciel ouvert à proximité du musée ne sont plus que des reliques en voie de disparition. Il en va de même d’autres vestiges…

Djilali SARI
historien, chercheur et professeur des universités
in « Guide touristique de Tlemcen et sa région »
édition de l’office du tourisme de Tlemcen 1994
imprimerie Ibn Khaldoun-Tlemcen


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